samedi 27 octobre 2007

Avoir l’argent du pétrole sans vendre le pétrole

ÉQUATEUR

Le président Correa propose de renoncer à l’exploitation d’un immense gisement pétrolier de l’Amazonie équatorienne à condition que la communauté internationale indemnise son pays. Sera-t-il entendu ?


Le président de l’Equateur, Rafael Correa, a fait une singulière proposition devant les Nations unies, le 24 septembre dernier, pour lutter contre le réchauffement de la planète, proposition qui impliquerait pour son pays de renoncer à 760 millions de dollars par an. “L’Equateur est prêt à faire de grands sacrifices, avec justice et créativité, pour lutter contre le réchauffement”, a déclaré M. Correa, avant de préciser ses intentions : son pays pourrait renoncer à l’exploitation du gisement pétrolier ITT (Isphingo-Tambococha-Tiputini, zone amazonienne où se trouve ce gigantesque gisement), situé dans une zone écologique hautement sensible appelée Yasuní et déclarée “réserve de la biosphère” en 1989 par l’UNESCO. On imagine la stupeur de l’assistance. “Notre pays s’engagerait à ne pas extraire les quelque 920 millions de barils de pétrole par an que le gisement pourrait fournir. Et donc à conserver intacte l’une des régions les plus riches de la planète du point de vue de la biodiversité”, a expliqué le président équatorien.


Pour prix de ce “sacrifice”, M. Correa a exigé, au nom de la “coresponsabilité de la communauté internationale, une indemnisation minimale pour tenir compte des biens environnementaux” qui seront créés par cette mesure, biens qui “profitent à toute la planète”, a-t-il souligné.


Cela étant, la proposition de renoncer au pétrole de l’ITT n’est pas une initiative du président Correa. Elle est défendue par des ONG qui luttent depuis des décennies contre l’exploitation pétrolière sauvage en Equateur. Ces ONG avaient ainsi lancé en avril 2007 la campagne “Yasuní dépend de toi”. Dans une interview téléphonique, Esperanza Martínez, présidente d’Acción Ecológica, organisation leader de cette campagne, explique les raisons du projet : “Avec d’autres ONG qui soutiennent cette campagne, nous dénonçons depuis longtemps l’activité pétrolière. Comme Oil Watch [un réseau international d’organisations écologistes], nous défendons depuis dix ans l’idée d’un moratoire sur l’expansion pétrolière. Parallèlement, nous avons exigé que les collectivités locales qui résistent à l’exploitation ne soient pas réprimées, mais au contraire récompensées, car elles sont les seules à empêcher par leur résistance que l’on poursuive l’extraction du pétrole et, donc, que l’on contribue au réchauffement.”


Dans ce contexte, explique-t-elle, “nous avons proposé au gouvernement de rechercher des solutions de rechange au projet pétrolier le plus important d’Equateur, celui de l’ITT”. Et de rappeler que l’Equateur a déjà payé un lourd tribut à l’exploitation pétrolière. “Ce n’est pas un hasard si c’est ici qu’a lieu le ‘procès du siècle’ contre Texaco [compagnie pétrolière américaine jugée pour catastrophe écologique].” Pour cette raison, poursuit la présidente d’Acción Ecológica, “l’Equateur s’y connaît en pétrole : nous souffrons directement de l’impact sur l’environnement, et on nous a trop longtemps raconté des sornettes – par exemple, que le pétrole allait nous faire sortir de la pauvreté”. Elle ajoute qu’un tel contexte est propice à la réflexion sur les alternatives. Toutefois, reconnaît-elle, “il n’est pas facile de convaincre le pays de la validité d’un tel projet”. Correa lui-même, dans son discours à l’ONU, a expliqué que le fait de ne pas exploiter le pétrole de l’ITT entraînerait “une perte considérable en termes d’investissements, près de 720 millions de dollars par an, une somme très importante pour un petit pays de 13 millions d’habitants, parmi lesquels environ 6 millions de pauvres”. Esperanza Martínez raconte que, dans un premier temps, le gouvernement a rejeté le projet, invoquant les énormes recettes qu’il pourrait tirer du pétrole du Yasuní. “En discutant avec le gouvernement, nous avons conçu un mécanisme d’indemnisation internationale qui nous paraît légitime, explique-t-elle. Car, évidemment, ne pas extraire ce pétrole entraînerait une réduction des émissions de CO2, et, par conséquent, bénéficierait à la planète entière.” Une telle option, néanmoins, n’a pas fait l’unanimité au sein de l’équipe gouvernementale. “Nous travaillons sur cette proposition depuis longtemps, note-t-elle. Dès la mise en place de l’actuel gouvernement, Albert Acosta, qui était alors ministre de l’Energie, a fait sienne la proposition. Le passé écologiste du ministre a joué un grand rôle, et il a su convaincre Correa.” “Le gouvernement a fixé une date butoir pour la viabilité du projet, le 1er juillet 2008, poursuit-elle. L’Espagne, l’Allemagne et l’Italie ont pris des engagements sérieux.” Les aspects économiques font l’objet des plus âpres discussions. “Le président a dit : ‘Je veux la moitié de ce que nous gagnerions en extrayant le pétrole.’” Dans son discours du 24 septembre, M. Correa a évalué très précisément le coût du sacrifice de son pays. “Pour l’Equateur, la non-exploitation du pétrole brut représente une perte d’au moins 10 à 15 dollars par baril. Or nous ne demandons au reste de l’humanité qu’une contribution de 5 dollars par baril pour préserver la biodiversité, protéger les peuples indiens en isolement volontaire qui y habitent et éviter les émissions de dioxyde de carbone. L’indemnisation que nous demandons au reste du monde se monte à environ 4,6 milliards de dollars.”


En exposant le projet à New York, le président Correa a “fait avancer les choses”, reconnaît Esperanza Martínez, même si le débat se poursuit en Equateur. “Nous avons travaillé et discuté avec des candidats de différents partis pour que la Constituante aborde résolument la question de l’abandon de l’exploitation pétrolière, commente Mme Martínez. Mais il faut également repenser le modèle économique du pays, c’est-à-dire passer d’un modèle d’extraction à un modèle de production, de transformation, où la question de l’environnement joue un rôle central. Certes, ce gouvernement parle de socialisme du XXIe siècle, mais, comme le socialisme du siècle dernier, nous risquons d’oublier l’environnement.” En outre, selon la présidente d’Acción Ecológica, “l’Equateur est inscrit dans un quadrilatère : d’un côté, nous avons le Brésil, qui a une vision proche de celle des Etats-Unis et tient par conséquent à ce que des pays comme le nôtre restent des exportateurs d’énergie ; de l’autre, nous avons le Venezuela, qui veut lui aussi que nous restions un pays pétrolier.” Et d’ajouter : “Le Brésil, par exemple, est le pays le plus intéressé par l’ITT. Il a déjà fait des propositions au gouvernement de l’Equateur ; mais, de son côté, le Venezuela nous a proposé une exploitation conjointe.” L’Equateur promouvra-t-il une troisième voie ? Le président Correa semblait le confirmer lorsqu’il a conclu sa participation à la réunion organisée par l’ONU : “La proposition équatorienne revient à repenser la notion de valeur. Dans l’économie de marché, la seule valeur possible est la valeur d’échange, le prix. Pour la première fois, un pays pétrolier, l’Equateur – où le tiers des recettes de l’Etat provient de la manne pétrolière – renonce à ses richesses pour le bien-être de l’humanité tout entière et invite le monde à participer à cet effort à travers une juste indemnisation, pour qu’ensemble nous jetions les bases d’une civilisation plus humaine et plus juste.”

Matteo DeanProceso


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